Archive de la catégorie ‘Fiches de lecture’

« Petite Poucette »

Vendredi 15 septembre 2017

Michel Serres a publié Petite Poucette en 2012. Il imagine dans ce livre que le numérique va bouleverser nos modes de vies et même nos corps. Il envisage que sa petite-fille, la petite Poucette qui donne son titre au livre, verra ainsi son pouce se modifier, s’agrandissant et devenant plus agile pour s’adapter aux touches des smartphones. De génération en génération, la théorie de l’évolution conduirait ainsi à la sélection des plus aptes à utiliser les nouvelles technologies.

Le raisonnement n’est pas idiot mais tombe à plat quelques années à peine après la publication du livre. Avant que la sélection naturelle ait pu jouer en quoi que ce soit, le nouveau mode de fonctionnement des smartphones a en effet complètement invalidé les prévisions du philosophe, car on utilise désormais plus l’index ou le majeur que le pouce quand on se sert de son téléphone.

Michel Serres,

Lysistrata

Jeudi 14 septembre 2017

Lysistrata est une pièce de théâtre comique du cinquième siècle av. J.-C., due à l’Athénien Aristophane. L’auteur imagine que les Athéniennes sont exaspérées par les tendances guerrières de leurs maris : pour obliger ces derniers à respecter la paix, elles décident de faire la grève du sexe, initiative extraordinaire à une époque où l’accès de l’époux au corps de sa femme ne peut en aucun cas être remis en question. 

lysistrata

Le corps extraordinaire d’Haruki Murakami

Jeudi 14 septembre 2017

Né en 1949, l’écrivain japonais Haruki Murakami a mené jusqu’à l’âge de 30 ans une vie dissolue, buvant beaucoup et fumant jusqu’à trois paquets de cigarettes par nuit, puisqu’il vivait surtout la nuit, étant à la tête d’un club de jazz. Il a ensuite décidé d’arrêter de fumer et de se mettre au sport, se lançant à corps perdu dans la course de fond et parvenant rapidement à courir des marathons et même de très longues courses de 100 km. En se lançant d’extraordinaires défis, il a mis son corps à très rude épreuve, comme on peut le lire dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, paru en 2009.

Murakami

« La banalité du mal » selon Hannah Arendt

Mardi 29 août 2017
Eichmann

Eichmann en officier SS en 1942.

Adolf Eichmann (1906-1962) a été un des artisans du génocide des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il a scientifiquement planifié la déportation des Juifs de toute l’Europe vers les camps d’extermination de Pologne, et cela presque jusqu’au dernier jour de la guerre, avant de fuir, comme beaucoup d’anciens nazis, en Amérique du Sud. Capturé par les services secrets israéliens en Argentine, il a été jugé à Jérusalem, protégé par une vitre blindée pendant toute la durée du procès. Il a finalement été exécuté, après que la peine de mort, abolie en Israël, ait été provisoirement rétablie.

Eichmann a refusé d’assumer ses responsabilités, se perdant systématiquement, pendant le procès, dans les détails du fonctionnement bureaucratique du nazisme, répondant à côté des questions et s’abritant derrière le serment d’allégeance qu’il avait personnellement prêté à Hitler et qui l’obligeait, d’après lui, à obéir aveuglément aux ordres qu’on lui donnait. Ce procès a fait l’objet, de la part de la philosophe juive américaine d’origine allemande Hannah Arendt (1906-1975), d’une série d’articles ultérieurement publiés sous le titre Eichmann à Jérusalem (1963). Dans ce livre, très célèbre mais de nos jours très contesté, Arendt explique qu’Eichmann n’était pas un monstre extraordinaire mais un très ordinaire bureaucrate, bêtement discipliné, suggérant ainsi que chacun d’entre nous, placé dans certaines circonstances, aurait pu collaborer au totalitarisme. Cette « banalité du mal » est devenue un des concepts les plus connus en sciences humaines même s’il est loin d’être universellement admis.

Arendt

Hannah Arendt

Ci-dessous, un extrait des bandes vidéos du procès où Eichmann se complait dans le rôle de simple exécutant des basses œuvres du régime nazi, exaspérant à force de mauvaise foi :

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Et celle d’un biopic sur Hannah Arendt :

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« L’homme machine » de Descartes

Mardi 29 août 2017
Descartes

Frans Hals, « Portrait de Descartes »

Pour le philosophe français René Descartes (1596-1650), les animaux sont de simples objets, et les hommes des machines pensantes, ce qui aurait pu le conduire à considérer que tout ce qui semble naturel est en fait artificiel. Il en tire plutôt, dans l’extrait ci-dessous, la conclusion inverse : ce qui dans l’humain s’apparente à la machine, la tuyauterie corporelle, lui apparaît naturel, comme le sont en fait toutes les machines d’après lui.

Strasbourg

Automates de l’horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, seizième siècle.

« Je ne connais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple, lorsque une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu’il est à un arbre de produire des fruits ».
R. Descartes, Traité de l’homme, 1648.

« Sexus » d’Henry Miller

Mardi 29 août 2017

Contemporain de L.-F. Céline et influencé par le succès de son premier roman, l’écrivain américain Henry Miller (1891-1980) a longtemps vécu à Paris avant la Deuxième Guerre mondiale. Dans son roman autobiographique en deux tomes Sexus (1949), il revient sur ses années de bohème parisienne, évoquant les abus divers, la frénésie sexuelle, les tentatives littéraires, et la vie globalement très chaotique qu’il a menée à cette époque. Le plus intéressant dans ce livre, en vue du BTS, c’est que le narrateur, qui n’a pourtant encore rien publié de convaincant, est fermement convaincu d’être un écrivain tout à fait exceptionnel. Alors que ses proches doutent de plus en plus de lui, il est certain de réussir à accomplir son destin. Et il a une telle force de conviction qu’il réussit effectivement bien souvent à embarquer tout son entourage dans d’extraordinaires aventures, aventures dont il parvient à sortir indemne mais dont ses amis pâtissent beaucoup…

Sexus

« Voyage au bout de la nuit »

Mardi 29 août 2017

« Il s’était donc passé dans ces gens-là quelque chose d’extraordinaire ? Que je ne ressentais, moi, pas du tout. J’avais pas dû m’en apercevoir… » (Voyage au bout de la nuit, p. 7).

Céline

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est un essayiste indéfendable, auteur de pamphlets antisémites d’une grande violence, publiés pendant les années 1930-1940. Mais c’est aussi un romancier exceptionnel, à qui on doit des œuvres autobiographiques considérées comme des classiques du vingtième siècle. Dans son premier roman, Voyage au bout de la nuit (1932), on suit les extraordinaires aventures de Bardamu, jeune Parisien désabusé qui voyage en Afrique et en Amérique après s’être engagé comme soldat pendant la Première Guerre mondiale. Au début du livre, Bardamu boit une bière à une terrasse de café avec son ami Arthur, parlant de tout et de rien, quand la possibilité de l’extraordinaire surgit sous la forme d’un bataillon de soldats : alors qu’il venait de se déclarer anarchiste, Bardamu se joint au groupe de militaires, dans un accès de patriotisme incontrôlable ; il va rapidement déchanter, mais il a ainsi entamé une série d’aventures qui le conduiront à faire le tour du monde dans les circonstances les plus extraordinaires…

Le texte de l’ « incipit » est à lire ci-dessous, jusqu’à la page 7 pour ce qui concerne l’engagement et la rapide désillusion de Bardamu :

http://www.pourlhistoire.com/docu/voyage-celine.pdf

« Vernon Subutex » de Virginie Despentes

Lundi 21 août 2017

Subutex 1

Virginie Despentes a publié en 2015 les deux premiers volumes d’une trilogie intitulée Vernon Subutex. Dans le premier volume, on suit la chute de Vernon Subutex, disquaire parisien d’une quarantaine d’années, ruiné par le déclin du marché du disque au début du troisième millénaire. Après avoir fermé boutique, Subutex survit grâce à l’aide d’Alex Bleach, un de ses anciens clients devenus rock star. Après la mort de Bleach, Subutex n’a plus de ressources, il est expulsé de son appartement et doit dès lors demander l’hospitalité à ses anciens amis, amis qui sont presque tous d’anciens clients de sa boutique à son époque de gloire. Entre-temps, certains sont morts ou ont sombré dans la drogue, d’autres se sont embourgeoisés, reniant leurs idéaux de jeunesse. Très peu ont vraiment l’intention ou la possibilité d’aider Subutex, lequel finit donc SDF. Mais Subutex est parti avec une cassette enregistrée par Bleach juste avant sa mort… Dans le deuxième volume, Subutex s’installe avec d’autres SDF dans le parc des Buttes Chaumont, où il croise certains de ses amis en quête des enregistrements de Bleach. Petit à petit, un groupe se constitue autour de Subutex qui, malgré son absence de charisme et son hygiène franchement douteuse, devient un DJ tout à fait exceptionnel, peu à peu considéré comme un véritable guide spirituel par tous ceux qui croisent sa route.

Les livres de Virginie Despentes sont d’une construction très sophistiquée. Mais ce qui en fait surtout l’intérêt, c’est la grande acuité psychologique du portrait des nombreux personnages, dressant un tableau au vitriol de la France des années 1985-2010, entre punk rock et déglingue sociale.

Subutex 2

Les deux livres sont très prenants, le premier est très sombre et le second un peu moins. L’ensemble est abordable, même pour des élèves qui ne seraient pas de grands lecteurs. 

Ci-dessous, le tout début de Vernon Subutex 1 où l’antihéros de V. Despentes vit déjà un quotidien difficile, préfigurant sa future vie de SDF :

« Les fenêtres de l’immeuble d’en face sont déjà éclairées. Les silhouettes des femmes de ménage s’agitent dans le vaste open space de ce qui doit être une agence de communication. Elles commencent à six heures. D’habitude, Vernon se réveille un peu avant qu’elles arrivent. Il a envie d’un café serré, d’une cigarette à filtre jaune, il aimerait se griller une tranche de pain et déjeuner en parcourant les gros titre du Parisien sur son ordinateur.

Il n’a pas acheté de café depuis des semaines. Les cigarettes qu’il roule en éventrant les mégots de la veille sont si fines que c’est comme tirer sur du papier. Il n’y a rien à manger dans ses placards. Mais il a conservé son abonnement à Internet. Le prélèvement se fait le jour où tombe l’allocation logement. Depuis quelques mois, elle est versée directement au propriétaire, mais c’est quand même passé jusque là. Pourvu que ça dure ».

Et, dans l’extrait qui suit, à la fin de Vernon Subutex 2, le personnage se rend compte, au cours d’une fête en Corse, qu’il est en train de devenir une sorte de gourou pour tous les gens qu’il fait danser grâce à ses extraordinaires talents de DJ :

« Et puis plus tard, un long silence. Il lance les sons alpha d’Alex. Il prend son temps. Avec la réverb, dans la chapelle, ça se lève tout de suite. Toujours dans l’obscurité, la pureté du son. Bootsy Collins. I’d rather be with you. Des silhouettes se détachent et forment des grappes éphémères. La Hyène est presque immobile quand elle danse, sauf ce léger mouvement des hanches. La plupart des corps ne bougent pas encore. Beaucoup sont restés allongés. Il croise le regard de Pamela. Il établit le contact avec les absents. Mentalement, il cherche les parois mobiles – les passages secrets dans le temps et le solide des choses. Des volutes de lumière de lune s’ouvrent entre les gens. Et comme souvent la nuit, il voit la longue silhouette d’Alex, géante dans la pépinière d’étoiles, qui se penche sur eux et qui les observe, souffle doucement sur le sol, en souriant. Tout autour des vivants dansent les morts et les invisibles, les ombres se confondent et ses yeux se ferment. Autour de lui, le mouvement est déclenché. Ça commence. Il les fait tous danser ».

« L’étranger » et « La Peste » d’Albert Camus

Jeudi 17 août 2017

Albert Camus est mort en 1960, à l’âge de 47 ans. Il avait auparavant eu le temps d’écrire des essais, des pièces de théâtre et des romans qui lui ont valu d’obtenir le prix Nobel en 1957. Parmi ses romans, qui sont d’ailleurs souvent étudiés au lycée, deux peuvent s’avérer intéressants pour aborder le thème de l’extraordinaire.

C’est en effet le cas de L’Etranger (1942) dont la première page très célèbre nous montre le narrateur, Meursault, complètement insensible à la mort de sa mère, incapable de faire face à cet événement extraordinaire :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : ‘Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.’ Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : ‘Ce n’est pas de ma faute.’ II n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. »

Camus

On peut aussi penser à La Peste, roman publié en 1947 et dans lequel la ville d’Oran doit faire face à une épidémie de peste. Dans le célèbre extrait ci-dessous, le docteur Rieux est témoin de la mort d’un rat, événement assez banal mais dont le lecteur comprend bien, et pas seulement à cause du titre du roman, qu’il est tout sauf ordinaire…

« Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa découverte avait d’insolite. La présence de ce rat mort lui avait paru seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale. La position de ce dernier était d’ailleurs catégorique : il n’y avait pas de rats dans la maison. Le docteur eut beau l’assurer qu’il y en avait un sur le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait entière. Il n’y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu’on eût apporté celui-ci du dehors. Bref, il s’agissait d’une farce.

Le soir même, Bernard Rieux, debout dans le couloir de l’immeuble, cherchait ses clefs avant de monter chez lui, lorsqu’il vit surgir, du fond obscur du corridor, un gros rat à la démarche incertaine et au pelage mouillé. La bête s’arrêta, sembla chercher un équilibre, prit sa course vers le docteur, s’arrêta encore, tourna sur elle-même avec un petit cri et tomba enfin en rejetant du sang par les babines entrouvertes. Le docteur la contempla un moment et remonta chez lui. »

La Peste

« Babylon Babies » de Maurice G. Dantec

Lundi 7 août 2017

Maurice G. Dantec est un auteur de polar et de science-fiction français né en 1959 et mort en 2016 au Québec où il s’était installé depuis les années 1990. Son roman Babylon Babies (1998) se déroule en grande partie à Montréal, au début des années 2000 (c’est-à-dire dans un futur très proche du point de vue de l’auteur). On y suit des tribus amérindiennes, des mafieux américano-russes et des espions sibériens, des bikers et des hackers, des trafiquants de drogue et d’armes, des gourous, des sectes millénaristes, des entreprises de biotechnologies qui s’allient et s’affrontent successivement pour s’assurer le contrôle de Marie Zorn, une mystérieuse Canadienne un peu paumée qui serait à son insu porteuse d’un incroyable secret, vital pour l’avenir de l’humanité. Très influencé par le style passablement obscur de Philippe K. Dick, manifestement rédigé sous l’influence de certaines des drogues évoquées dans le livre, Babylon Babies est souvent difficile à suivre : les 200 premières pages sont littéralement (et probablement en partie délibérément) incompréhensibles tant les péripéties s’enchaînent à un rythme effréné, empêchant même le lecteur de reconnaître les personnages principaux. Les choses s’éclaircissent (un peu seulement) dans la deuxième partie du livre. Il s’avère alors que  Maurice G. Dantec a bien cerné, dès 1998, l’importance du transhumanisme et du post-humanisme fondé sur l’idée que l’éternité est à portée de l’humanité, pour peu qu’on utilise les nouvelles technologies afin de remplacer nos organes défaillants ou pour entrer en symbiose avec les machines informatiques. Notons que le livre a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Matthieu Kassovitz, jugée peu convaincante par la critique comme par le public.

Dantec

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