Archive de la catégorie ‘Fiches de lecture’

« L’étranger » et « La Peste » d’Albert Camus

Jeudi 17 août 2017

Albert Camus est mort en 1960, à l’âge de 47 ans. Il avait auparavant eu le temps d’écrire des essais, des pièces de théâtre et des romans qui lui ont valu d’obtenir le prix Nobel en 1957. Parmi ses romans, qui sont d’ailleurs souvent étudiés au lycée, deux peuvent s’avérer intéressants pour aborder le thème de l’extraordinaire.

C’est en effet le cas de L’Etranger (1942) dont la première page  très célèbre nous montre le narrateur, Meursault, complètement insensible à la mort de sa mère, incapable de faire face à cet événement extraordinaire :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : ‘Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.’ Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : ‘Ce n’est pas de ma faute.’ II n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. »

Camus

On peut aussi penser à La Peste, roman publié en 1947 et dans lequel la ville d’Oran doit faire face à une épidémie de peste. Dans le célèbre extrait ci-dessous, le docteur Rieux est témoin de la mort d’un rat, événement assez banal mais dont le lecteur comprend bien, et pas seulement à cause du titre du roman, qu’il est tout sauf ordinaire…

« Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa découverte avait d’insolite. La présence de ce rat mort lui avait paru seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale. La position de ce dernier était d’ailleurs catégorique : il n’y avait pas de rats dans la maison. Le docteur eut beau l’assurer qu’il y en avait un sur le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait entière. Il n’y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu’on eût apporté celui-ci du dehors. Bref, il s’agissait d’une farce.

Le soir même, Bernard Rieux, debout dans le couloir de l’immeuble, cherchait ses clefs avant de monter chez lui, lorsqu’il vit surgir, du fond obscur du corridor, un gros rat à la démarche incertaine et au pelage mouillé. La bête s’arrêta, sembla chercher un équilibre, prit sa course vers le docteur, s’arrêta encore, tourna sur elle-même avec un petit cri et tomba enfin en rejetant du sang par les babines entrouvertes. Le docteur la contempla un moment et remonta chez lui. »

La Peste

« Babylon Babies » de Maurice G. Dantec

Lundi 7 août 2017

Maurice G. Dantec est un auteur de polar et de science-fiction français né en 1959 et mort en 2016 au Québec où il s’était installé depuis les années 1990. Son roman Babylon Babies (1998) se déroule en grande partie à Montréal, au début des années 2000 (c’est-à-dire dans un futur très proche du point de vue de l’auteur). On y suit des tribus amérindiennes, des mafieux américano-russes et des espions sibériens, des bikers et des hackers, des trafiquants de drogue et d’armes, des gurus, des sectes millénaristes, des entreprises de biotechnologies qui s’allient et s’affrontent successivement pour s’assurer le contrôle de Marie Zorn, une mystérieuse Canadienne un peu paumée qui serait à son insu porteuse d’un incroyable secret, vital pour l’avenir de l’humanité. Très influencé par le style passablement obscur de Philippe K. Dick, manifestement rédigé sous l’influence de certaines des drogues évoquées dans le livre, Babylon Babies est souvent difficile à suivre : les 200 premières pages sont littéralement (et probablement en partie délibérément) incompréhensibles tant les péripéties s’enchaînent à un rythme effréné, empêchant même le lecteur de reconnaître les personnages principaux. Les choses s’éclaircissent (un peu seulement) dans la deuxième partie du livre. Il s’avère alors que  Maurice G. Dantec a bien cerné, dès 1998, l’importance du transhumanisme et du post-humanisme fondé sur l’idée que l’éternité est à portée de l’humanité, pour peu qu’on utilise les nouvelles technologies afin de remplacer nos organes défaillants ou pour entrer en symbiose avec les machines informatiques. Notons que le livre a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Matthieu Kassovitz, jugée peu convaincante par la critique comme par le public.

Dantec

Maylis de Kerangal, « Réparer les vivants », 2014 : un roman à ne pas emmener sur la plage cet été

Vendredi 21 juillet 2017

Maylis de Kerangal a publié en 2014 un roman intitulé Réparer les vivants. Il y est question de Simon, un jeune garçon plongé dans un coma végétatif incurable après un dramatique accident de voiture. Bien que son corps apparaisse intact, il est cliniquement mort. Le médecin en charge de son cas doit annoncer le décès aux parents et leur demander s’ils accepteraient que les organes de leur fils soient donnés à des malades en attente de greffe…

Ce roman a reçu de très nombreux prix, non sans raison : l’auteur adopte une démarche romanesque et donne par de nombreux petits détails une vraie personnalité à tous les personnages de son livre, et elle nous en apprend par ailleurs beaucoup sur le don d’organe, non seulement d’un point de vue technique mais aussi éthique.

On doit cependant signaler que Réparer les vivants est un livre exigeant. Les nombreuses retranscriptions de dialogues sont par exemple toutes faites dans un style direct très libre qui peut désarçonner le lecteur. Certains passages confinent par ailleurs à la prose poétique. On a donc pratiquement besoin de quelques pages, à chaque fois qu’on reprend le livre, pour s’adapter à un mélange aussi inhabituel. Le mieux serait donc de lire Réparer les vivants d’une traite, de s’y plonger complètement, mais le ton du livre s’y prête mal : d’accident en transplantation, le livre oscille entre drame et pathos, à peine adoucis par quelques touches de mélancolie qui paraissent comparativement presque revigorantes.

On est  donc aussi loin que possible de Grey’s anatomy, et pas non plus dans la même démarche que celle de Patients,  le roman autobiographique plein d’humour de Grand corps malade sur un sujet pourtant presque aussi tragique. On ne saurait donc, globalement, recommander la lecture de Réparer les vivants qu’aux élèves qui lisent beaucoup. Et à ceux qui ne reculent pas devant les œuvres dramatiques. Très dramatiques.

Kerangal

Michaël Ferrier, « Fukushima », 2012

Jeudi 16 février 2017

Michaël Ferrier est né en 1967. Il est spécialisé dans la littérature du Japon et vit à Tokyo. En 2012, il a publié Fukushima. Récit d’un désastre. Dans ce livre, il analyse l’impact du séisme et du tsunami de 2011 sur la société japonaise. Il s’intéresse surtout aux conséquences très lourdes de la catastrophe nucléaire de Fukushima. La première partie du récit est un peu poussive, mais l’ensemble peut s’avérer utile pour le BTS car l’auteur connaît bien le Japon et les Japonais, et il rend très bien compte du choc qu’a constitué la triple catastrophe de 2011. Il insiste notamment sur les secousses sismiques à répétition qui ont frappé le pays pendant des semaines et évoque bien sûr les perspectives à long terme de la pollution nucléaire à Fukushima…

Fukushima

« Le Passager » (2011) de Jean-Christophe Granger

Vendredi 20 janvier 2017

Le personnage principal du thriller de Jean-Christophe Granger est un psychiatre spécialisé dans les troubles de la mémoire… En travaillant sur le cas d’un patient particulièrement intéressant, il en vient à se poser des questions sur sa propre mémoire, se demandant s’il n’est pas lui-même victime d’un trouble mémoriel affectant profondément sa personnalité. C’est pour ce psychiatre le début d’une longue quête qui le conduit sur la piste de nombreux crimes…
Comme de nombreux thrillers, ce roman très sombre est complètement invraisemblable mais procure un certain plaisir de lecture et met en scène un personnage obsédé par l’idée de retrouver ses souvenirs authentiques.

Granger

« La mémoire fantôme »

Mercredi 31 août 2016

Concernant le plus ancien des deux thèmes au programme du BTS, on peut lire de l’auteur français Franck Thilliez un polar intitulé La Mémoire fantôme. L’héroïne de ce roman très sombre est Lucie, une inspectrice qui enquête sur Manon. Cette dernière est une jeune femme frappée d’une forme d’amnésie sévère qui l’oblige à prendre en note tous les éléments importants de sa vie de peur de les oublier…

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« Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson

Mercredi 15 juin 2016

Sylvain Tesson est un auteur français, né en 1972, spécialisé dans les récits de voyages. Il a publié en 2011 Dans les forêts de Sibérie. Il ne s’agit pas d’un roman mais d’un récit autobiographique évoquant une expérience extraordinaire : l’auteur a en effet passé six mois complètement isolé dans une cabane au bord du lac Baïkal, au cœur de la Sibérie. Dans le livre qui se présente comme un journal de bord de son aventure, S. Tesson évoque longuement le lac, les forêts enneigées, la météo et notamment les températures glaciales. Il explique comment il survit en coupant du bois, en pêchant sous la glace, en subvenant presque seul à l’ensemble de ses besoins. En effet, il n’est accompagné que de deux petits chiens et ne reçoit que de rares visites de ses lointains voisins russes. Il n’a que de très rares contacts avec la France mais apprend cependant que son amie profite de l’expérience pour l’abandonner. Il surmonte la déception et l’ensemble de ses difficultés en adoptant le fatalisme désespéré mais néanmoins jovial des Russes et en se réconfortant grâce aux paysages sublimes et changeants qui s’offrent chaque jour à son regard. Il recourt aussi abondamment à la réserve de cigares qu’il a emportée et consomme, seul ou accompagné de ses amis russes, de grandes quantités de vodka.

L’ensemble correspond tout à fait au thème de l’extraordinaire au programme du BTS (le livre fait d’ailleurs partie de la bibliographie du Bulletin officiel). Le livre est assez facile à lire, l’auteur alternant rapidement des considérations sur la grandeur de la nature et l’évocation très vivante de ses soucis plus quotidiens. Dans les forêts de Sibérie a par ailleurs été adapté au cinéma en 2016.

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« Mémoire morte » de Donald Westlake

Jeudi 3 mars 2016

Donald Westlake est un auteur de romans noirs américain né en 1933 et mort en 2008. Il a publié de manière posthume, en 2010, un roman inédit des années 1960 intitulé Memory. Ce roman a été traduit et publié en français en 2010 sous le titre Mémoire morte. Il ne s’agit pas d’un polar classique ni, bien évidemment, d’un essai sur la mémoire. On suit en fait le parcours chaotique d’un certain Paul Cole, victime, après un accident, d’une forme d’amnésie particulièrement grave. Bien que très atypique, le livre se lit facilement, grâce à un style nerveux et efficace. Sans que l’auteur développe jamais une théorie sur la mémoire, il aborde incessamment les problèmes relatifs à l’amnésie, de manière très incarnée puisque on ne quitte quasiment jamais le personnage principal.

Westlake

Philip K. Dick, « Souvenir », Folio SF, 2003, 300 p.

Vendredi 21 août 2015

Philip K. Dick (1928-1982) est considéré comme l’un des plus grands écrivains de science-fiction américains. Ses livres ont inspiré de très nombreux films (Blade Runner, Total RecallMinority Report, etc.). Souvenir est un recueil de nouvelles publiées dans les années 1950. Le texte éponyme est intitulé Souvenir en anglais aussi bien que dans la traduction. Il y est question d’un homme revenant d’une expédition intergalactique avec des objets rappelant étrangement des civilisations archaïques… Cette nouvelle peut servir aussi bien pour le thème « Je me souviens… » que pour les objets. L’ensemble des nouvelles du recueil est très facile à lire tout faisant réfléchir à la place des machines dans nos vies… Idéal pour des élèves qui ont peu l’habitude de lire et qui voudraient se replonger agréablement dans le travail à l’approche de la rentrée.

Extrait : « La machine est la version développée de l’outil, poursuivit Rogers. La hache est une machine simple. Le bâton devient outil, machine sommaire, entre les mains de l’homme qui cherche à atteindre quelque chose. Les machines ne sont rien d’autre que des outils multi-éléments qui accroissent le taux de rendement. L’homme est un animal fabricant d’outils. L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire des outils devenant machines, de plus en plus volumineuses et efficaces. Si on rejette la mécanique, on rejette en même temps une des caractéristiques essentielles de l’humanité » (p. 119-120).

Philip K. Dick,

Tzvetan Todorov, « Les Abus de la mémoire », Arléa, 62 p., 3 €.

Mercredi 19 août 2015

Tzvetan Todorov est un sociologue français né en 1939. Il a participé, en 1992, à un colloque sur « Histoire et mémoire des crimes de guerre nazis ». L’exposé qu’il a présenté lors de ce colloque a été publié en 2004 par les éditions Arléa et fait partie de la bibliographie officielle du thème « Je me souviens ». Il s’agit donc d’un texte assez bref, d’une cinquantaine de pages qui se lisent en une heure environ. L’ensemble est cependant très dense et risque de s’avérer difficile à aborder pour ceux qui ne disposeraient pas de solides connaissances sur l’histoire du vingtième siècle voire sur les lois dites « mémorielles » qui condamnent, en France, la négation de certains génocides et crimes de guerre. Todorov essaye justement, dans son texte, de catégoriser la mémoire des événements historiques, selon ce que l’on en fait. Il explique que la mémoire est un enjeu crucial dans les régimes totalitaires où la réécriture de l’histoire permet de mieux contrôler la population (on pense au texte d’Orwell dans 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé »). Mais il considère que les enjeux mémoriaux ne sont pas moins importants dans les démocraties modernes. D’après lui, il existe une « mémoire littérale » et une « mémoire exemplaire » des épisodes traumatiques de l’histoire. La « mémoire exemplaire » essaye de généraliser, de passer du particulier à l’universel, de tirer en quelque sorte les leçons de l’histoire pour le présent, en comparant les contextes et en essayant de voir ce qui diffère et ce qu’il peut y avoir d’identique. La « mémoire littérale » conduit plutôt à une forme de commémoration permanente des événements passés pour eux-mêmes ; commémoration qui n’est illégitime selon Todorov, mais qui peut conduire à une forme de ressassement complètement stérile pour le présent.

Un extrait : « On entend souvent aujourd’hui une critique des démocraties libérales de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord, qui leur reproche de contribuer à leur tour au dépérissement de la mémoire, au règne de l’oubli. Précipités dans une consommation de plus en plus rapide d’informations, nous serions voués à leur élimination tout aussi accélérée ; coupés de nos traditions et abrutis par les exigences d’une société des loisirs, dépourvus de curiosité spirituelle comme de familiarité avec les grandes œuvres du passé, nous serions condamnés à célébrer allègrement l’oubli et à nous contenter des vaines jouissances de l’instant. La mémoire serait menacée ici, non plus par l’effacement des informations, mais par leur surabondance. Ainsi, de manière moins brutale mais finalement plus efficace, car ne suscitant pas notre résistance, faisant de nous au contraire les agents consentants de cette marche vers l’oubli, les Etats démocratiques conduiraient leur population au même but que les régimes totalitaires, c’est-à-dire au règne de la barbarie » (p. 13).

Tzvetan Todorov,

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