Tzvetan Todorov, « Les Abus de la mémoire », Arléa, 62 p., 3 €.

Tzvetan Todorov est un sociologue français né en 1939. Il a participé, en 1992, à un colloque sur « Histoire et mémoire des crimes de guerre nazis ». L’exposé qu’il a présenté lors de ce colloque a été publié en 2004 par les éditions Arléa et fait partie de la bibliographie officielle du thème « Je me souviens ». Il s’agit donc d’un texte assez bref, d’une cinquantaine de pages qui se lisent en une heure environ. L’ensemble est cependant très dense et risque de s’avérer difficile à aborder pour ceux qui ne disposeraient pas de solides connaissances sur l’histoire du vingtième siècle voire sur les lois dites « mémorielles » qui condamnent, en France, la négation de certains génocides et crimes de guerre. Todorov essaye justement, dans son texte, de catégoriser la mémoire des événements historiques, selon ce que l’on en fait. Il explique que la mémoire est un enjeu crucial dans les régimes totalitaires où la réécriture de l’histoire permet de mieux contrôler la population (on pense au texte d’Orwell dans 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé »). Mais il considère que les enjeux mémoriaux ne sont pas moins importants dans les démocraties modernes. D’après lui, il existe une « mémoire littérale » et une « mémoire exemplaire » des épisodes traumatiques de l’histoire. La « mémoire exemplaire » essaye de généraliser, de passer du particulier à l’universel, de tirer en quelque sorte les leçons de l’histoire pour le présent, en comparant les contextes et en essayant de voir ce qui diffère et ce qu’il peut y avoir d’identique. La « mémoire littérale » conduit plutôt à une forme de commémoration permanente des événements passés pour eux-mêmes ; commémoration qui n’est illégitime selon Todorov, mais qui peut conduire à une forme de ressassement complètement stérile pour le présent.

Un extrait : « On entend souvent aujourd’hui une critique des démocraties libérales de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du Nord, qui leur reproche de contribuer à leur tour au dépérissement de la mémoire, au règne de l’oubli. Précipités dans une consommation de plus en plus rapide d’informations, nous serions voués à leur élimination tout aussi accélérée ; coupés de nos traditions et abrutis par les exigences d’une société des loisirs, dépourvus de curiosité spirituelle comme de familiarité avec les grandes œuvres du passé, nous serions condamnés à célébrer allègrement l’oubli et à nous contenter des vaines jouissances de l’instant. La mémoire serait menacée ici, non plus par l’effacement des informations, mais par leur surabondance. Ainsi, de manière moins brutale mais finalement plus efficace, car ne suscitant pas notre résistance, faisant de nous au contraire les agents consentants de cette marche vers l’oubli, les Etats démocratiques conduiraient leur population au même but que les régimes totalitaires, c’est-à-dire au règne de la barbarie » (p. 13).

Tzvetan Todorov,

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