« Une enfance de rêve » (2014) par Catherine Millet

Catherine Millet a fait paraître, à la rentrée 2014, Une enfance de rêve (284 p.), roman autobiographique évoquant son enfance à Bois-Colombes au début des années 1950, ses vacances en Bretagne et dans le Sud, sa découverte de la littérature et du dessin. Malgré le titre du livre, il y est moins question de rêve que dans le roman précédent de l’auteur, Jour de souffrance. On comprend peu à peu qu’il ne s’agit pas vraiment d’une enfance de rêve au sens d’une période privilégiée, mais plutôt d’années en partie dominées par diverses formes de rêve et de rêverie, une enfance en quelque sorte passée à rêver.

Ci-dessous, quelques extraits relatifs au rêve :

« Pendant l’enfance uniquement, réel et imaginaire coexistent sans conflit. L’esprit passe de l’habitation du monde intérieur à celle du monde extérieur aussi facilement que nous passons le seuil de la maison, sans craindre de devoir renoncer définitivement à l’un pour l’autre, tout simplement parce que, de même que nous n’aurions pas l’idée d’installer notre chambre à coucher au milieu de la rue, de même, enfant, nous ne cherchons pas à imposer notre rêve dans la réalité ni à plier la réalité au rêve. L’un et l’autre restent pleinement possibles parce que nous ne disposons encore de la force, ni du pouvoir ni surtout de l’illusion de les confondre ». (p. 117-118)

« Toutefois, dans le moment qui précède le sommeil, la conscience des sujets sérieux et importants est intermittente. Comme un tamis percé, elle laisse arriver les pensées sous-jacentes sans s’en emparer, et celles-ci, qui sont peut-être les oriflammes du rêve qui va s’emparer de nous, se déploient et se replient et leurs images évanescentes déchirent la conscience qui les ignore. Parfois, un bruit infime ou un simple déplacement du corps rappelle cette dernière, et celui qui somnole en est alors tout secoué, étreint par trop de réalité. Il se rend compte qu’un morceau de rêve l’a, si l’on peut dire, surpris en état de veille. Il vient d’entendre sa propre voix résonner dans son oreille. Dans son sursaut, l’actualité de la scène rêvée est telle que l’émotion est ressentie non pas comme si elle était réelle, mais plus encore comme si elle était hyperréelle : le rêveur éveillé perçoit la présence toute proche d’un autre lui-même qu’il méconnaissait ». (p. 161-162)

« Bien qu’il ne soit pas très beau, j’affectionne le mot rêvasserie, qui exprime si parfaitement ces pensées flottantes qui ne m’abandonnent jamais, que même le travail peine à dissiper, cette nébuleuse qui enveloppe tous les faits de la vie et en adoucit les contours lorsqu’ils sont trop vifs (hélas, rend aussi plus flous les moments heureux et empêche d’en jouir complètement), bref cette vie parallèle et purement cérébrale qui ne m’occupe pas moins, ne compte pas moins que celle que les autres me voient partager avec eux, et qui m’empêchera toujours de me donner à eux autant qu’il le faudrait parfois – de m’abandonner, puisqu’une partie de moi reste tapie dans la chambre aux chimères. Le suffixe ‘asse’ dit bien le caractère très approximatif, inabouti, mal dégrossi, de cette pensée paresseuse, le plus souvent involontaire ; labiles comme celles des rêves, ses images n’en ont pourtant ni la précision, ni l’effet de saisissement, et elles ne sont pas aussi élaborées ni dirigées vers un objectif que la rêverie proprement dite. Une belle maison peut susciter en moi une rêverie parce que, ne serait-ce que pendant une minute, je m’amuse à imaginer quelle serait ma vie entre ses murs, tandis que derrière la fenêtre d’un train je rêvasse, l’esprit qui se déchire autant que les paysages, sombrant avec eux dans l’inexistence de l’espace déjà traversé, et que, si l’on me demande à quoi je pense, je réponds sans mentir ‘à rien’. Je rêvasse dans le métro, pénétrant de façon aussi vorace que fugace la vie d’une multitude de visages qui captent mon attention, à l’écoute de conversations banales comme s’il s’agissait de palpitants feuilletons, et aussi bien dans une rue commerçante où le lèche-vitrine est l’activité même du rêvasseur qui s’empare par les yeux de tout ce qui le tente, et qu’il délaisse en insecte butineur. Je rêvasse en permanence comme un enfant ne se sépare pas de son doudou ». (p. 203-204)

Cf. pour Jour de souffrance : 

http://btscfmbtp.unblog.fr/2014/07/21/catherine-millet-jour-de-souffrance-flammarion-2008-265-p/

Laisser un commentaire